En Tunisie, la répression ne cible plus uniquement les opposants politiques. Désormais, les organisations de défense des droits humains, les associations, les médias indépendants et les acteurs de la société civile sont à leur tour dans le viseur des autorités. Arrestations, suspensions administratives, enquêtes judiciaires et menaces de dissolution se multiplient, dessinant les contours d’une stratégie assumée : réduire au silence toutes les voix susceptibles de contester le pouvoir du président Kaïs Saïed.
Ces dernières semaines, les rassemblements devant le tribunal de première instance de Tunis se sont succédé. Défenseurs des droits humains, avocats, journalistes et militants s’y mobilisent pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une dérive autoritaire sans précédent depuis la révolution de 2011. Tous dressent le même constat : l’espace politique et citoyen se referme à grande vitesse.
La campagne engagée par les autorités dépasse désormais la simple surveillance des ONG. Elle vise à démanteler un réseau d’acteurs indépendants qui, depuis plus d’une décennie, participaient à la défense des libertés publiques et au contrôle démocratique des institutions. Ces mécanismes judiciaires et administratifs sont désormais instrumentalisés afin de faire disparaître les organisations critiques sous couvert de lutte contre les financements étrangers jugés « suspects » et de protection des intérêts nationaux.
Parmi les principales cibles figure la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme (LTDH), la plus ancienne organisation de défense des droits humains du continent africain. Lauréate du prix Nobel de la paix en 2015 avec le Quartet du dialogue national, elle a vu ses activités suspendues pendant trente jours avant d’être confrontée à une procédure pouvant conduire à sa dissolution. Ses responsables dénoncent une décision politique déguisée en procédure judiciaire, destinée à affaiblir durablement les défenseurs des libertés.
L’organisation Avocats sans frontières (ASF) a subi le même traitement. Sa suspension a eu des conséquences immédiates pour les victimes de violences, notamment les femmes bénéficiant d’une assistance juridique gratuite. Des associations partenaires ont été contraintes d’interrompre plusieurs programmes d’accompagnement faute de soutien juridique disponible.
Le secteur des médias indépendants est lui aussi directement visé. La fondation Al Khatt, qui édite le média d’investigation Inkyfada, fait l’objet d’une procédure de dissolution après plusieurs mois de pressions administratives et financières. Cette offensive constitue une tentative de faire disparaître l’un des derniers médias capables de mener des enquêtes indépendantes sur la vie politique et économique tunisienne.
Les accusations de financement étranger servent désormais de principal levier pour justifier cette offensive. Plusieurs ONG, notamment celles intervenant dans les domaines des migrations, de la lutte contre le racisme, des droits des femmes ou de la transparence publique, font l’objet d’enquêtes financières ou de gels d’avoirs. Pourtant, le droit international garantit aux associations la possibilité de recevoir des financements internationaux lorsqu’ils sont utilisés dans le cadre de leurs activités légales.
Le pouvoir ne cherche plus seulement à neutraliser ses adversaires politiques. Il entend effacer progressivement tout un écosystème démocratique construit après la révolution tunisienne. Associations, médias, défenseurs des droits humains et observateurs indépendants constituaient jusqu’ici des garde-fous contre les abus de pouvoir. Leur affaiblissement ouvre la voie à une concentration toujours plus importante des pouvoirs entre les mains de l’exécutif.
Source : Courrier International