Alger – Depuis trente-quatre mois, chaque lundi, le même rituel absurde se répète : une signature sur un registre de contrôle judiciaire, dans une caserne, comme une tentative mécanique de réduire un homme au silence. Mais loin d’éteindre la parole, ce rituel nourrit chaque semaine un discours politique plus lucide, plus ferme, plus déterminé.
Le billet de cette semaine s’attaque à une manœuvre lourde de sens : la tentative rampante de banalisation de l’impensable — l’hypothèse d’un troisième mandat présidentiel.
Derrière les discours de constitutionnalistes de circonstance, les pseudo-analyses juridiques et les amendements présentés comme « techniques », il ne s’agit ni de droit ni de débat constitutionnel. Il s’agit d’une stratégie d’ingénierie politique : tester l’opinion, mesurer la résistance, jauger la capacité de réaction de la société.
La méthode est connue. Des relais officieux prennent la parole à la place du pouvoir. Ils absorbent les chocs, observent les réactions, évaluent le rapport de force. Si cela passe : on officialise. Si cela gronde : on temporise. Toujours la même mécanique. Toujours la même lâcheté.
Pourtant, le cadre juridique est clair. La Constitution du 1er novembre 2020 ne laisse aucune ambiguïté. L’article 88 interdit formellement l’exercice de plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non. Tout mandat interrompu est juridiquement considéré comme accompli. L’article 123, alinéa 10, verrouille ce principe en interdisant toute révision constitutionnelle portant atteinte à cette limitation. Ces dispositions ne sont ni symboliques ni négociables. Elles constituent l’ossature même de la loi fondamentale.
Mais cette Constitution, adoptée dans un contexte de rejet populaire massif — à peine 23 % de participation selon les chiffres officiels — souffre de deux faiblesses majeures : une faiblesse de légitimité démocratique et une contradiction profonde entre ses principes et la réalité vécue par les citoyens. Elle est utilisée comme un instrument, brandie quand elle sert le pouvoir, violée lorsqu’elle le gêne.
Dans un système où les décisions majeures ne sont jamais prises dans les institutions officielles mais dans les cercles informels du pouvoir réel, la Constitution devient un simple paravent légal.
C’est précisément cette imposture politique qui a donné naissance au Hirak. Un mouvement populaire qui a mis à nu un système fondé sur la confiscation de l’État, la négation de la souveraineté populaire et le mépris du citoyen. Le Hirak ne réclamait pas des réformes cosmétiques, mais une rupture historique avec un ordre politique verrouillé, fondé sur la pensée unique, la censure et la criminalisation de la parole libre.
Son exigence était claire : restituer l’État à la Nation. Restaurer la dignité du pays. Réhabiliter son image. Sauvegarder l’héritage de la Révolution.
Face à cette aspiration démocratique profonde, le pouvoir a répondu par la répression, la manipulation et la ruse : instrumentalisation de la justice, intimidations policières, corruption, clientélisme et propagande.
L’accession du chef de l’État actuel s’est inscrite dans cette logique de sauvegarde d’un système à bout de souffle, dans des conditions politiquement viciées, sans véritable légitimité populaire. Le désaveu s’est exprimé clairement : par l’abstention massive, par le rejet profond des politiques menées et par une disqualification globale du système.
Le Hirak s’inscrit dans une continuité historique : celle du Congrès de la Soummam, celle du projet d’un État civil, démocratique et social. Il fut aussi un sursaut d’honneur collectif face à l’humiliation politique du cinquième mandat, symbole d’un pouvoir vidé de sens, où la gouvernance avait sombré dans le grotesque et l’indignité institutionnelle.
Les mêmes acteurs sont encore là. Hier alliés des prédateurs. Aujourd’hui faux pourfendeurs de la corruption. Toujours opportunistes. Toujours serviles. Toujours prêts à sacrifier l’honneur du pays pour préserver leurs privilèges.
S’ils osent aujourd’hui appeler à un troisième mandat, ce n’est ni par conviction politique ni par patriotisme, mais par instinct de survie.
Autour d’eux gravitent des structures factices : faux partis, fausse société civile, syndicats domestiqués, appareils politiques sans base populaire réelle. Un théâtre d’ombres.
Mais l’Histoire, elle, avance. Le mur de l’autoritarisme a été fissuré. La dynamique du changement est enclenchée. Elle est profonde. Elle est irréversible. Et tôt ou tard, le vrai se distinguera du faux.
Solidarité avec tous les détenus d’opinion.
Gloire aux martyrs.
Mémoire, dignité, souveraineté.
Karim Tabbou