Riposte Internationale

L’esprit du Hirak est toujours vivant ( Contribution)

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La chronologie humaine enseigne qu’il suffit à chaque nation un élément déclencheur. Un prétexte légitime sur lequel converge une population consciente.

Le peuple algérien, fier héritier d’une histoire doublement millénaire, a refusé l’humiliation d’un cinquième mandat. L’essai de reconduction d’un président-fantôme, émanant d’un pouvoir finissant et à l’agonie, n’était l’expression que du schéma de perpétuation d’un régime aux abois. Condamnable tentative qui réveilla en chaque Algérien l’absolu sursaut.

Le soulèvement populaire du 22 février 2019 entrera, sans conteste, dans les registres des évènements les plus importants et des plus novateurs de ce début du XXIe siècle.

Dans un pays indépendant depuis soixante ans, le Hirak aura également marqué les esprits et les âmes de la majorité d’une population jeune et ayant soif de libertés.

Le déferlement des citoyennes et des citoyens dans les rues, tel un seul homme, telle une seule femme, avec pour un seul mot d’ordre le changement pacifique du système, et de la plus belle des manières, sera à jamais gravé dans les annales de l’histoire contemporaine.

Jamais depuis l’acte de Libération de l’Algérie, le peuple ne s’était pas manifesté par millions pour réclamer haut et fort, par sa seule volonté, son désir de Justice et de Liberté.

L’insurrection pacifique fut pour les Algériens un cri politique pour s’extraire d’une monotonie politicienne exécrable. Une occasion pour mettre en exergue des revendications politico-sociales et pour rappeler des droits vitaux.

S’il est encore tôt, faute de recul nécessaire, d’établir le bilan du Hirak, quelques leçons peuvent tout de même en être tirées de cette expérience citoyenne, qui a fait renaître au sein du peuple algérien l’exercice directe de la politique et de la manifestation activiste.

Le Hirak a démontré que les Algériennes et les Algériens sont politisés sans être forcément encadrés par des structures ou encartés par des entités partisanes.

Loin des jugements partiaux et subjectifs, il est indéniablement prouvé que la société a mis fin aux analyses la qualifiant d’être sclérosée et inerte. Beaucoup pensaient que sa passivité lors des deux décennies bouteflikiennes avait engendré une sorte de nihilisme ou de négativisme, de fatalisme ou de résiliation, d’abandon ou de dénégation. En réalité, et au vu de l’énergie et de la vivacité déployées lors des marches, il est évident que le peuple algérien était avant le 22 février 2019 en observance politique pour mieux appréhender les enjeux. Il n’attendait que le moment opportun pour faire valoir ses droits en menant un soulèvement salvateur.

Dans ce même temps, le Hirak fut un signal fort et majestueux à l’adresse des pourfendeurs des cultures nationales et des adeptes de la haine de soi.

Il peut paraître abstrait pour les uns et incompréhensible pour d’autres de ne dénommer l’objet de controverse que de manière linéaire, ce qui ne respecte pas la tradition des études historiographiques. Comme il est souvent rappelé par les spécialistes des sciences humaines, l’Histoire n’est pas un simple arbre qui cherche la lumière du jour en voulant surpasser la canopée. L’Histoire est cet arbre avec sa multitude de branches et sa multiplicité de feuillages.

Chaque feuille est unique et porte sa propre empreinte. Cette expression métaphorique n’est pas en déphasage avec l’expérience hirakiste. Oui, le Hirak est UN tout en englobant une diversité en son sein, avec sa variété de profils socioprofessionnels et générationnels, des citadins et des ruraux, des berbérophones et des arabophones, des idéologies aux antipodes et des philosophies divergentes. Beaucoup ne parvenaient pas à comprendre cette communion sociétale, estimant qu’un peuple traversé par tant de différences ne pouvait s’unir pour un seul objectif.

En occupant les rues et les artères, véritables lieux de rencontres politiques, les citoyennes et les citoyens ont appris à se connaître. La contestation a permis d’accroître l’ambition d’émancipation pour mettre un terme à la douloureuse plaie qui gangrène le pays. Comme le stipule la philosophie urbanistique, le contact entre différentes catégories de la société autorise l’échange d’idées. Grâce au Hirak, la composante du système est devenue visible et palpable. Elle ne relevait plus du mystère. Le réel et véritable pourvoir s’est trouvé dénudé.

L’option électoraliste ne devait et ne devra être l’option facile à accepter pour imaginer un quelconque changement. La problématique politique du pays englobe plusieurs considérations. La séparation des pouvoirs, la décentralisation administrative, l’autonomie des universités, la liberté des partis et des syndicats, des associations et des collectifs, la liberté d’expression et de la presse, sont inscrites dans la Constitution mais nullement respectées.

Les citoyens ont pris conscience que la présidence est prise en otage. Un seul coupable et un seul responsable en fut désigné suite à cette maturation politique : le système militaro-sécuritaire qui détient les manivelles.

Le peule souligne qu’un État ne doit être gouverné par des outils dictatoriaux ou mafiocratiques. L’injustice et la corruption, la centralisation suffocante, la dégradation des services publics, le manque de perspectives et l’absence d’espoirs sont autant de maux qui ne peuvent rester sous silence pour une société connectée au monde depuis au moins une décennie.

La question des libertés est portée par des millions de citoyens éveillés. Pour eux, l’appropriation de l’activité politique donnera de la stabilité aux institutions et les libérera des griffes prédatrices qui enrichissent de sectaires groupuscules. Les slogans scandés lors des marches, accompagnés des portraits des acteurs du mouvement national et de la Guerre de Libération, traduit cette volonté de s’opposer à un régime pour sauver l’État. Cette distinction relève de la plus haute importance. Sur ses réseaux officiels, le pouvoir injectait l’anathème, pour faire croire que toute contestation est similaire à une position antinationale. Très peu ont été trompés par ce piège, ce qui dénote encore une fois de la forte politisation de la société, qui a su faire la part des choses malgré ces opérations de confusion. Les Algériens ont également démontré qu’ils sont clairvoyants quant à la mesure des défis géostratégiques et des équilibres régissant le monde. Leur credo d’unité illustre leur résistance.

La société algérienne restera imprégnée par son exploit et son épopée hirakistes. Elle a la lucidité pour provoquer le changement pacifiquement, au contraire du discours officiel qui joint tout désir de métamorphose à l’effusion de sang. Les manipulations de division sur fond linguistique et ethnique n’ont pas trouvé preneurs. Les cœurs n’acceptent pas la soumission et l’indignité. Ceci est le plus grand acquis du Hirak. La dérive despotique est confrontée aux aspirations du peuple. Mais le système a mis en exécution une stratégie de répression et de tyrannie. Le pouvoir veut figer la société sur des positions contraignantes, d’où les multiples emprisonnements et harcèlements de l’appareil judiciaire qui prive de libertés des centaines de citoyens, qui croupissent dans de lugubres geôles.

Des noms de militants et d’acteurs politiques, connus pour leur probité et leur sincérité, leur engagement et leurs idées conciliantes, leur esprit de justice et d’objectivité pouvaient représenter le Hirak. Dans ce registre, il est fortement utile de mentionner que durant l’expérience citoyenne révolutionnaire, la majorité des citoyens étaient effectivement satisfaits de l’occupation de l’espace public car symbolisant la consécration de leur exercice politique. Cependant, beaucoup d’entre eux s’attendaient à plus de consistance. Cette question s’imposait durant les marches. Il faut admettre que pendant un certain temps, les propositions de prolongement politique des manifestations n’ont pas fait l’unanimité au vu des juxtapositions idéologiques, chose toute naturelle. Tout souhait de changement doit être limpide pour que l’ensemble de la société soit assurée et rassurée pour l’aboutissement de ses attentes. Les Algériens ne veulent confier leur avenir à l’inconnu et à l’approximatif.

Le Hirak ressurgira pour rappeler au peuple les fondamentaux pour lesquels il a manifesté durant plusieurs mois. La classe politique et militante trouvera sur son sentier de lourdes responsabilités à porter pour ne pas reproduire les mêmes errements et doit, à l’avenir, être à la hauteur des aspirations citoyennes.

L’égocentrisme et l’égopartisanisme devront être rejetés et bannis définitivement.

Quelques noms étiquetés pro-hirak étaient visiblement les pantins d’un clan revanchard officiant dans le ventre de la police politique. Ce clan pensait qu’en manipulant ces quelques figures, il pourrait à son tour diriger le pays d’une main de fer. Cette secte et ses sbires ont échoué dans leur manœuvre, mais le Hirak en pâtissait. Maintenant qu’ils ont été démasqués par leurs propres frères d’arme, au prochain rendez-vous, le Hirak en sera épargné car épuré et purifié. C’est évidemment l’avantage des décantations et des démystifications.

Quelques semaines avant le quatrième anniversaire du Hirak, le principal enseignement à retenir demeure le déterminisme historique du peuple algérien, qui s’est inscrit dans une nouvelle phase de l’ère de l’Algérie indépendante. Un peuple portant les valeurs démocratiques et les notions d’une gouvernance civile pour consacrer le parachèvement de l’indépendance.

L’esprit du Hirak n’est pas éteint, certes, mais les militants sont appelés à établir un projet, une vision et une voie qui seraient moins clivants et concrètement réalisables, afin d’entamer la négociation de mutation constitutionnelle avec les tenants du pouvoir. Toutes les expériences dans le monde l’indiquent. Il ne faut avoir de complexes pour aborder la chose politique sérieusement. Une négociation pacifique pour un futur serein et de paix.

Mehdi Bsikri

Militant politique et écrivain