Islam Tabouche, survivre après les prisons du Hirak

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À 37 ans, Islam Tabouche porte encore les traces d’un combat commencé il y a près de deux décennies. Militant associatif, journaliste citoyen et figure de la contestation algérienne, il a connu les interdictions, les procès et la détention. Aujourd’hui soumis à des travaux d’intérêt général, il tente de reconstruire sa vie après des années marquées par la répression et les pertes personnelles.

Chaque matin, Islam Tabouche revient dans un lieu qui aurait pu rester synonyme de traumatisme : une enceinte pénitentiaire. Pourtant, il n’y vient plus en détenu. Il y effectue désormais les tâches qui remplacent sa peine de prison : quatre heures de travail quotidien consacrées au nettoyage et à différents travaux manuels.

La scène est paradoxale. Celui qui a passé plusieurs mois derrière ces murs doit aujourd’hui y revenir comme travailleur. Autour de lui, les agents de sécurité surveillent ses mouvements. Sa liberté demeure encadrée : il ne peut pas quitter un périmètre de trente kilomètres autour de son domicile.

Cette situation est la conséquence d’une décision judiciaire prise après son arrestation en août 2025. Les autorités lui reprochent d’avoir partagé sur TikTok des vidéos appelant à reprendre les mobilisations du Hirak. Il est alors poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » et « offense au président de la République », avant d’être condamné à deux ans de prison ferme.

Après quatre mois de détention, il obtient un aménagement de peine grâce à l’article 5bis1 de la loi 24-06 modifiant le code pénal. Cette disposition permet de remplacer l’incarcération par des travaux d’intérêt général non rémunérés.

Mais cette sortie de prison intervient dans un moment particulièrement douloureux de son existence. Pendant sa détention, Islam a perdu sa première fille, décédée deux jours après sa naissance. Il n’a jamais pu la voir.

« J’ai perdu mes deux filles. La première est morte deux jours après sa naissance. Je ne l’ai même pas vue. J’étais en prison. La deuxième est décédée récemment, après une naissance prématurée », raconte-t-il.

Derrière cette phrase se trouve l’histoire d’un homme qui tente de concilier un combat politique ancien avec une vie familiale profondément bouleversée.

Un militant devenu une cible

L’engagement d’Islam Tabouche ne commence pas avec le Hirak. Dès l’âge de 20 ans, il s’investit dans plusieurs causes sociales et politiques. Il participe aux mobilisations pour les droits des chômeurs, accompagne les familles de disparus des années 1990 et développe une activité de journalisme citoyen à travers les réseaux sociaux.

Au fil des années, ses prises de position critiques envers les autorités attirent l’attention des services de sécurité.

En 2012, alors qu’il doit se rendre en Tunisie pour participer à une rencontre consacrée aux droits des chômeurs, il est empêché de voyager. Aucune notification officielle ne lui est remise. On lui indique simplement qu’une décision venue « d’en haut » interdit son déplacement.

Son parcours judiciaire s’accélère ensuite. En 2015, dans le contexte du scandale lié aux fuites de sujets du baccalauréat, il est arrêté après plusieurs publications visant l’ancienne ministre de l’Éducation Nouria Benghabrit. Il est condamné à une amende.

Trois ans plus tard, avant même le soulèvement populaire de 2019, il est à nouveau poursuivi pour des publications sur Facebook. Cette fois, la justice le condamne à dix ans de prison pour « offense » envers l’ancien président Abdelaziz Bouteflika ainsi que deux anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal. Il sera finalement libéré quelques mois plus tard.

Quinze jours sans nouvelles

Son arrestation du 17 juin 2021 reste l’épisode le plus marquant de son parcours.

Ce jour-là, plusieurs véhicules des forces de sécurité arrivent devant son lieu de travail. Des agents de la Brigade de Recherche et d’Intervention l’arrêtent et l’emmènent sans expliquer immédiatement où il sera conduit.

Pendant quinze jours, ses proches ignorent son sort.

Islam décrit cette période comme une expérience de violence extrême. Selon son témoignage, il est privé de sommeil, de nourriture et d’eau, maintenu dans des conditions difficiles et soumis à des interrogatoires répétés.

« C’était la pire période de ma vie : j’ai subi des violences verbales, physiques et psychologiques », raconte-t-il.

Il affirme avoir été maintenu menotté pendant de longues périodes, parfois les mains attachées dans le dos et les pieds entravés.

Les enquêteurs cherchent alors à obtenir des informations sur ses activités militantes. Des photographies de manifestants du Hirak en Kabylie lui sont montrées, notamment des personnes portant l’emblème amazigh. Peu à peu, il comprend qu’il est accusé d’appartenir à une organisation terroriste.

« Au bout du sixième jour, j’ai commencé à ne plus me souvenir de rien. J’étais dans les vapes. J’ai cru que c’était le jugement dernier, que Dieu avait décidé la fin du monde et qu’on était en train de me torturer », témoigne-t-il.

Il affirme également avoir perdu connaissance à plusieurs reprises.

« On m’emmenait aux sanitaires, on versait un seau d’eau sur ma tête et on me giflait violemment pour me réveiller », raconte-t-il.

La prison au temps de l’article 87bis

Après sa détention au secret, Islam est présenté devant un juge. Sa famille découvre alors officiellement où il se trouve. Il affirme que l’audience est rapide et qu’il n’a pas pu exposer les violences qu’il dit avoir subies.

Il est ensuite transféré dans plusieurs établissements pénitentiaires, jusqu’à la prison d’El Harrach, à Alger.

Cette période correspond à une forte répression contre les militants du Hirak. En 2021, alors que la Kabylie est touchée par des incendies meurtriers et par l’assassinat du jeune bénévole Djamel Bensmail, plusieurs militants sont accusés d’être liés à des actes terroristes.

« Les gardiens nous accusaient d’être des terroristes et d’être à l’origine des incendies en Kabylie et de l’assassinat de Djamel Bensmail », affirme Islam.

Quelques mois plus tard, les mouvements Rachad et MAK sont classés comme organisations terroristes par les autorités algériennes. Depuis sa cellule, Islam apprend cette décision avec ses codétenus à travers la télévision de la prison.

En janvier 2022, plusieurs détenus entament une grève de la faim pour dénoncer leurs conditions de détention, la lenteur des procédures judiciaires et leur maintien en prison. La majorité d’entre eux sont poursuivis sur la base de l’article 87bis du code pénal.

Islam se souvient d’une détention collective particulièrement difficile :

« J’étais placé dans la même salle avec pas moins de 240 détenus, tous accusés d’appartenance soit à Rachad, soit au MAK ».

À l’issue de son procès en première instance, il est libéré avec plusieurs codétenus. Il est condamné à dix-huit mois de prison ferme, une peine qui couvre la période déjà passée derrière les barreaux.

Au-delà d’un destin individuel

Le parcours d’Islam Tabouche dépasse largement son histoire personnelle. Il illustre aussi une question plus large : jusqu’où un État peut-il aller pour contrôler la parole publique ? Depuis le Hirak de 2019, de nombreux militants, journalistes, blogueurs et citoyens ont été interpellés ou poursuivis en raison de leurs publications sur les réseaux sociaux, de leurs slogans ou de leur participation à des rassemblements. Pour de nombreux observateurs, la répression ne vise pas seulement des individus : elle cherche aussi à réduire l’espace de la contestation et à dissuader toute expression dissidente.

Le cas d’Islam n’est pas isolé. Des figures comme Karim Tabou, Walid Nekkiche ou Merzoug Touati ont également dénoncé des conditions de détention qu’ils jugent abusives. Si certains ont porté plainte pour les violences qu’ils disent avoir subies, y compris devant des instances internationales, beaucoup préfèrent garder le silence par crainte de nouvelles représailles.

Les arrestations, les poursuites pour « offense », le recours à l’article 87bis du code pénal et les restrictions imposées à certains activistes ont suscité des réactions bien au-delà des frontières algériennes. Des organisations de défense des droits humains, des avocats et des collectifs de soutien dénoncent ce qu’ils considèrent comme une atteinte croissante à la liberté d’expression et au droit de manifester pacifiquement. Plusieurs affaires impliquant des détenus du Hirak ont été relayées par des médias internationaux et portées devant des instances des Nations unies, contribuant à donner une visibilité internationale à ces dossiers.

Pour les familles des détenus, cette mobilisation extérieure constitue souvent un soutien essentiel. Lorsque les procédures s’éternisent et que les recours semblent limités, la médiatisation internationale apparaît parfois comme l’un des rares moyens de maintenir la pression et d’éviter que ces affaires ne tombent dans l’oubli. Les autorités algériennes, de leur côté, justifient ces poursuites par la protection de l’ordre public, de la sécurité nationale et le respect des lois.

Aujourd’hui, Islam Tabouche continue de vivre avec les conséquences de son engagement. Entre les restrictions judiciaires, les souvenirs de prison et le deuil de ses deux filles, son histoire rappelle que la liberté d’expression ne se résume pas à un principe inscrit dans les textes. Elle se mesure dans des vies bouleversées, des familles séparées, des engagements brisés, mais aussi dans la détermination de celles et ceux qui continuent à faire entendre leur voix malgré les risques.

Source : Le Matin d’Algérie.

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