Contribution du Dr Hamid Mehenni : « L’État, le pouvoir et la trahison »

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En ce vendredi 23 octobre, Riposte Internationale relaie la contribution du défenseur des droits humains Hamid Mehenni « L’État, le pouvoir et la trahison », qui rappelle une vérité fondamentale : l’Algérie appartient à son peuple, et non à ceux qui exercent temporairement le pouvoir. Nous vous relayons ainsi son texte :

« Azul Ada Ali
Cher amis (es)
J’ai ecrit ce texte qui me semble d’actualité et que je vous invite à lire sous le titre:
L’État, le pouvoir et la trahison

L’État, c’est d’abord un territoire, un peuple et un système politique chargé de gérer la vie de ce peuple sur ce territoire. Les deux premiers éléments sont, dans une certaine mesure, des constantes. Le troisième, en revanche, est appelé à changer. Dans une République, le pouvoir n’appartient pas à ceux qui l’exercent. Il leur est confié, pour un temps, par le peuple, qui est censé choisir ceux qui le représentent.
Je ne parlerai pas ici des monarchies ou des autres systèmes politiques qui ne correspondent pas à notre réalité. En tant qu’Algériens, c’est de notre République que nous devons parler.
Dans une démocratie, le peuple est appelé le souverain parce que c’est de lui que vient la légitimité du pouvoir. Les institutions sont censées agir en son nom et dans son intérêt. Ce n’est d’ailleurs pas simplement une belle idée théorique : les articles 7 et 8 de la Constitution algérienne de 2020 consacrent ce principe.
Mais entre ce qui est écrit et ce qui se passe réellement, il y a parfois un monde.
Je ne m’attarderai pas non plus sur les élections et les différents scrutins qui sont censés permettre aux Algériens de choisir leurs représentants. Chacun connaît les interrogations qui entourent leur transparence et leur crédibilité. Et surtout, chacun sait à quel point le citoyen a fini par perdre confiance dans un système électoral dont les résultats semblent souvent décidés ailleurs.
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans cette situation.
Le peuple algérien a été suffisamment adulte pour financer la guerre de Libération, pour envoyer ses fils et ses filles au combat, pour accepter les sacrifices les plus lourds afin de conquérir l’indépendance. Des centaines de milliers d’Algériens ont payé de leur vie pour que nous ayons un pays qui s’appelle l’Algérie et qui soit un État indépendant.
Et aujourd’hui, ce même peuple serait devenu incapable de savoir ce qui est bon pour lui ?
C’est difficile à accepter.
Il faut pourtant commencer par une distinction élémentaire, mais essentielle : «l’État et le pouvoir ne sont pas la même chose.»
L’État appartient au peuple. Le pouvoir, lui, est exercé par des hommes et des institutions qui sont appelés à changer. Dans une République, aucun responsable politique ne devrait pouvoir dire : « Je suis l’État. » Et aucun citoyen ne devrait être considéré comme un ennemi de son pays simplement parce qu’il conteste ceux qui le gouvernent.
Pourtant, en Algérie, cette confusion entre l’État et le pouvoir est entretenue depuis longtemps.
On finit par faire croire au citoyen que le pouvoir, c’est l’État et que l’État, c’est le pouvoir. Dès lors, contester le pouvoir revient, dans l’esprit de certains, à s’attaquer à l’État et s’attaquer à l’État, c’est s’attaquer à la nation.
C’est là que le mot « traître » entre en scène. En Algérie, ce mot n’est pas un mot comme les autres. L’Algérien sait ce que représente l’État indépendant. Il n’a pas besoin qu’on le lui rappelle. Dans presque toutes les familles, il existe un père, un grand-père, un oncle, un proche ou un voisin qui a participé, directement ou indirectement, à la lutte pour l’indépendance. Nous savons ce que nos parents et nos grands-parents ont payé pour que ce pays existe.
C’est précisément pour cela que l’accusation de trahison est si lourde.
Si l’on réussit à convaincre un Algérien que critiquer le pouvoir signifie critiquer l’État, alors on peut facilement lui faire croire que celui qui critique le pouvoir est un traître à la nation et beaucoup de citoyens vont alors hésiter à parler.
Pas forcément parce qu’ils sont d’accord avec ce qui se fait, mais parce qu’ils ont peur.
Peur d’être montrés du doigt. Peur d’être isolés. Peur que leurs paroles soient utilisées contre eux. Peur surtout de porter cette étiquette infamante de « traître », alors qu’ils ne font parfois que dire ce qu’ils pensent de la situation de leur propre pays.
Pourtant, qu’est-ce que la trahison ?
Dans son sens le plus grave, elle suppose que quelqu’un agit volontairement contre les intérêts vitaux de son pays, notamment au profit d’une puissance étrangère ou d’un ennemi.
Critiquer son gouvernement n’est pas trahir son pays.
Dénoncer une mauvaise gestion n’est pas trahir son pays.
Demander des comptes à un responsable n’est pas trahir son pays.
Et quitter son pays, pour quelque raison que ce soit, ne transforme pas automatiquement celui qui part en traître.
Au contraire, dans une démocratie, la critique du pouvoir devrait être considérée comme normale. Elle devrait même être souhaitée, parce qu’un pouvoir qui n’entend jamais de critiques finit par ne plus entendre la réalité.
C’est ici que la question de l’armée devient incontournable.
L’armée est une institution essentielle de l’État algérien. Son rôle est défini par la Constitution, notamment par son article 30. Mais lorsque l’armée intervient dans la vie politique et que les grandes décisions du pays ne peuvent être prises sans son accord, il devient légitime de s’interroger sur son rôle politique. Et surtout, il devient légitime de la critiquer.
Il y a là une contradiction que nous devons avoir le courage de regarder en face.
Si l’armée exerce uniquement une mission militaire et constitutionnelle, elle doit être respectée comme telle. Mais si elle participe aux décisions politiques, elle devient nécessairement un acteur de la vie politique et tout acteur politique doit pouvoir être discuté, questionné et critiqué. Sinon, nous créons une institution qui aurait le pouvoir d’influencer les décisions sans avoir à répondre publiquement de ces décisions. C’est ce qui alimente l’idée d’une « boîte noire » : on ne voit pas toujours où et comment certaines décisions sont prises, mais on en voit très bien les conséquences.
Pendant ce temps, l’exécutif apparaît au premier plan. Le chef de l’État et le gouvernement portent les décisions devant la population. Mais si une partie essentielle des décisions est prise ailleurs, à huis clos, alors une question se pose : qui doit réellement rendre des comptes ?
Et lorsque le citoyen critique l’exécutif ou l’armée, il peut à son tour être accusé de trahison.
Nous arrivons alors à une situation pour le moins étrange : ceux qui gouvernent peuvent décider, mais ceux qui subissent les conséquences de leurs décisions devraient se taire.
Mais alors, qui trahit qui ?
Est-ce vraiment le citoyen qui critique son pays ?
Ou est-ce le pouvoir qui trahit la confiance du citoyen lorsqu’il lui promet une chose et lui fait vivre son contraire ?
La question n’est pas théorique.
Le pouvoir, par la voix du chef de l’État, a appelé les Algériens critiques vivant à l’étranger à rentrer au pays et à s’exprimer librement. Certains ont cru à sa parole. Ils sont rentrés. Certains se sont ensuite retrouvés emprisonnés.
On peut évidemment dire qu’ils ont été naïfs de faire confiance à une déclaration politique sans garantie juridique suffisante. Mais on peut aussi poser une question beaucoup plus simple : que vaut la parole d’un État si le citoyen ne peut pas s’y fier ?
Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement ceux qui vivent à l’étranger.
À l’intérieur même du pays, le citoyen est confronté à une autre contradiction.
On lui dit de demander des comptes à ceux qu’il a élus. Très bien. Mais que se passe-t-il lorsqu’il prend cette invitation au sérieux ?
Un citoyen mécontent de la gestion de sa commune ou de sa localité décide de s’exprimer. Il critique son élu. Il demande des comptes. Il fait exactement ce que le discours officiel lui demande de faire.
Et pourtant, il va finir en prison.
Que doit alors comprendre le citoyen ?
Doit-il parler ou se taire ?
S’il parle, il risque la prison.
S’il se tait, il continue de vivre avec les mêmes problèmes.
Voilà comment on enferme progressivement une société dans une véritable contradiction.
L’Algérien se retrouve entre le marteau et l’enclume. D’un côté, on lui demande d’être citoyen, responsable et engagé. De l’autre, lorsque son engagement devient critique, les limites de ce qu’il peut dire lui sont brutalement rappelées.
A force de contradictions, le citoyen finit par ne plus savoir à qui croire.
Et lorsque la confiance disparaît, ce n’est pas seulement le pouvoir qui est fragilisé. C’est l’État lui-même. Car un État ne tient pas uniquement par ses institutions, ses administrations ou ses forces de sécurité. Il tient aussi par la confiance de ses citoyens.
Cette perte de confiance explique certainement une partie de ce que nous observons aujourd’hui.
Des jeunes veulent partir. Mais ils ne sont plus les seuls. Des personnes plus âgées envisagent elles aussi de quitter le pays. Certains prennent la mer au péril de leur vie. C’est la « harga ».
Il serait trop facile de réduire ce phénomène à une simple envie de partir ou à une fascination pour l’étranger.
Pour certains, partir est devenu une manière de sortir d’une impasse.
Quand on ne peut pas changer les choses, quand on ne peut pas les critiquer librement et quand on ne voit plus de perspective, on finit par chercher une porte de sortie.
D’autres restent et font ce qu’ils peuvent. Ils se débrouillent, comme on dit chez nous. Ils cherchent des solutions individuelles à des problèmes qui sont pourtant collectifs. Mais une société ne peut pas fonctionner indéfiniment de cette manière.
On ne construit pas un pays uniquement avec la débrouille, le silence et la peur. Et surtout, on ne construit pas le développement dans l’immobilisme. Je ne vois pas comment un véritable développement politique, économique et social peut être durablement possible sans liberté d’expression. Le développement exige le débat, la contradiction, la possibilité de reconnaître ses erreurs et surtout la capacité de les corriger.

Un pays confronté à des difficultés a besoin de citoyens qui parlent, pas de citoyens qui ont peur de parler. En période de tempête, fermer les yeux ne calme pas la mer. Au contraire, cela empêche simplement le capitaine de voir les récifs.
L’Algérie n’a pas besoin de choisir entre l’État et la liberté, entre le patriotisme et la critique, entre l’ordre et la démocratie. Elle a besoin de comprendre une chose fondamentale : l’État n’est pas le pouvoir.
Le gouvernement n’est pas la nation. L’armée n’est pas la nation et la critique n’est pas la trahison.
On peut aimer l’Algérie profondément et être en désaccord avec ceux qui la gouvernent. On peut être patriote et demander des comptes. On peut défendre l’État tout en contestant le pouvoir. Et peut-être même que la meilleure manière de défendre l’Algérie aujourd’hui est précisément de refuser cette confusion entre ceux qui gouvernent et le pays qu’ils gouvernent, car ceux qui ont sacrifié leur vie pour l’indépendance ne se sont pas sacrifiés pour qu’un pouvoir soit éternel.
Ils se sont sacrifiés pour que l’Algérie existe et l’Algérie, ce n’est pas un pouvoir.
L’Algérie, c’est son peuple.

Dr Hamid Mehenni »

Source : Dr Hamid Mehenni.

Le 23 octobre 2026.

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