Le pouvoir algérien se retrouve une nouvelle fois mis en cause sur la scène internationale. Le 16 décembre 2025, l’Organisation des Nations unies a officiellement interpellé Alger, dénonçant une atteinte grave à la liberté d’expression : l’interdiction faite aux avocats du barreau d’Alger de s’exprimer publiquement sans autorisation préalable. Une énième alerte des rapporteurs spéciaux, qui pointent des dérives répétées en matière de droits fondamentaux.
À l’origine de cette controverse, une directive adoptée le 28 septembre 2025 par le bâtonnier Mohamed Baghdadi. Le texte instaure un contrôle strict et généralisé de la parole des avocats. Toute intervention dans les médias, toute participation à un débat, toute publication sur les réseaux sociaux est désormais soumise à une autorisation écrite préalable. En cas de non-respect, des sanctions disciplinaires sont prévues.
Mais la mesure va encore plus loin. Elle enjoint aux avocats de se retirer des débats publics, de cesser de délivrer des conseils juridiques dans l’espace médiatique et de ne plus utiliser leur statut professionnel en dehors d’un cadre strictement encadré. Autrement dit, une mise au pas assumée d’une profession pourtant essentielle au fonctionnement de la justice.
Présentée comme une initiative visant à préserver l’éthique et la dignité de la profession, cette décision est largement perçue comme un instrument de contrôle. Derrière les arguments officiels, nombreux sont ceux qui dénoncent une volonté claire de faire taire les voix indépendantes, en particulier celles qui s’expriment sur les questions politiques, judiciaires ou liées aux droits humains.
C’est précisément ce glissement qui a alerté les Nations unies. Dans leur communication, les rapporteuses spéciales Margaret Satterthwaite, Irene Khan et Mary Lawlor expriment leur profonde inquiétude face à une mesure jugée incompatible avec les engagements internationaux de l’Algérie. Elles rappellent que les avocats ne sont pas de simples techniciens du droit : ils sont des acteurs centraux du débat public, garants de l’État de droit et défenseurs des libertés. À ce titre, ils doivent pouvoir s’exprimer librement, comme le garantit notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Les expertes onusiennes soulignent également l’absence totale de distinction entre les prises de parole institutionnelles et celles exprimées à titre personnel. Une confusion qui élargit dangereusement la portée de la restriction et ouvre la voie à une censure généralisée. Plus inquiétant encore, elles mettent en garde contre un possible effet d’extension de cette mesure à l’ensemble des barreaux du pays.
Sur le plan juridique, le constat est sévère : une telle restriction, imposée par une simple directive interne et assortie de sanctions, ne répond ni aux exigences de légalité, ni à celles de nécessité et de proportionnalité imposées par le droit international. Elle porte non seulement atteinte à la liberté d’expression des avocats, mais également au droit du public à accéder à une information juridique indépendante.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Une partie du corps des avocats, ainsi que plusieurs organisations de la société civile, ont dénoncé une décision arbitraire et sans fondement légal. Des associations de la diaspora algérienne ont rappelé qu’aucune loi n’impose une autorisation préalable pour s’exprimer dans les médias. Pour elles, il s’agit d’une remise en cause directe d’un pilier fondamental de l’État de droit.
Le contexte rend cette affaire d’autant plus préoccupante. Ces dernières années, plusieurs avocats engagés dans la défense de détenus d’opinion ont été poursuivis en raison de leurs prises de position publiques. Le cas de Mounir Gharbi, visé en 2025 pour ses publications et une plaidoirie critique, illustre cette pression croissante sur la profession. Pour certaines ONG, il ne s’agit plus de dérives isolées, mais bien d’une tendance structurelle à réduire au silence les voix dissidentes.
Le symbole est d’autant plus fort que le barreau d’Alger occupe une place historique majeure. « Vous imaginez le symbole : le barreau d’Alger a été le premier à être créé, avant même celui de Paris. Il a toujours été un étendard de la liberté de parole. Aujourd’hui, ils veulent nous faire taire », s’indigne un avocat.
Face à ces critiques, les autorités algériennes opposent un silence total. Aucun communiqué, aucune explication, aucune remise en question. La directive reste en vigueur, comme si les mises en garde internationales n’avaient aucune portée. Une posture qui alimente l’idée d’un pouvoir assumant pleinement le durcissement de son contrôle sur les espaces d’expression.
Au-delà de cette affaire, la question est désormais centrale : peut-on encore parler de justice indépendante lorsque ceux qui la font vivre sont privés de parole ? Pour les Nations unies, la réponse est sans ambiguïté. Restreindre les avocats, c’est fragiliser l’État de droit lui-même. Et persister dans cette voie expose l’Algérie à s’enliser de plus en plus dans une dérive autoritaire.