Nous avons tous entendu cet échange vocal qui a fuité ces derniers jours entre un élu de l’APW de Constantine et un prétendu militant du RND. Au-delà des vulgarités, des insultes et du niveau affligeant du langage employé par les deux « politiques », un élément autrement plus grave saute aux oreilles. C’est la banalisation du marchandage politique.
Dans cette conversation, où il est question de négociation de candidatures aux prochaines élections, au-delà du fait que la discussion est en soi privée et que sa diffusion est donc illégale au regard de la loi, le mépris déconcertant avec lequel les places sur des listes électorales sont évaluées nous fait presque oublier que nul n’a le droit de rendre publique une discussion de cette nature.
Dix millions de dinars pour les législatives, cinq pour les locales. Des prix avancés comme on discuterait de ceux d’une marchandise ordinaire. Pire encore, le nom du responsable du RND, Moundir Bouden, y est cité explicitement. Quelle est sa responsabilité ? Est-il impliqué dans ce scandale ? Est-il le seul responsable politique à pratiquer ce « commerce » ? Plusieurs questions restent, pour le moment, sans réponse.
Authentique ou manipulé, cet enregistrement met surtout en lumière une réalité que tout le monde connaît déjà. Le commerce des candidatures est devenu, depuis longtemps, un secret de Polichinelle. Dans de nombreux partis, notamment ceux du pouvoir et de sa périphérie, l’engagement militant, la compétence ou la représentativité pèsent presque rien devant le poids de l’argent et les réseaux d’influence. Les listes électorales se négocient, se distribuent et s’achètent dans une opacité totale, loin des discours officiels sur la moralisation de la vie publique. Et pourtant, depuis cette fuite, le silence est assourdissant.
Aucune réaction sérieuse des autorités. Aucun communiqué de la justice. Aucune annonce d’enquête de l’ANIE. Aucun démenti clair ni plainte publique du responsable du RND cité dans l’échange. Rien, hormis un communiqué de la wilaya. Comme si cette affaire ne méritait ni vérification ni explication.
Ce mutisme est, à lui seul, profondément inquiétant. Depuis des années, le pouvoir affirme mener une guerre implacable contre l’argent sale en politique. Les discours officiels se succèdent pour promettre transparence, probité et assainissement de la vie publique. Mais cette conversation fuitée vient brutalement contredire ces professions de foi répétées à l’infini. Elle révèle le fossé immense entre le discours et la réalité.
Car la corruption n’est pas un phénomène isolé. Elle ronge le pays jusque dans ses fondations. Elle infiltre l’économie, gangrène l’administration et contamine surtout le champ politique, là où se prennent les décisions qui engagent l’avenir du pays. Quand l’accès aux institutions devient une question d’argent et non de mérite ou de projet, c’est toute la crédibilité de l’Etat qui est atteinte. Le plus grave n’est donc pas uniquement le contenu de cet échange. Le plus grave, c’est l’impression d’impunité qu’il renvoie. Une impunité devenue presque normale. Comme si les citoyens devaient accepter que la politique soit réduite à un marché où les mandats se monnaient et où les institutions ferment les yeux.
Ces pratiques, comme le silence qui entoure ce scandale, doivent être dénoncées avec force. La justice ne peut rester spectatrice face à des accusations aussi graves. L’ANIE ne peut prétendre garantir l’intégrité des élections tout en ignorant une affaire qui touche directement à la transparence du processus électoral.
Quant au RND et à ses responsables, ils ont le devoir politique et moral de s’exprimer clairement devant l’opinion publique. Dans tout Etat qui respecte ses citoyens, un tel scandale aurait immédiatement déclenché des investigations, des auditions et des mesures conservatoires. Chez nous, il semble n’avoir provoqué qu’un silence embarrassé.
Et ce silence en dit parfois bien plus que les mots.
NB : Nous apprenons que la wilaya de Constantine aurait retiré son communiqué et que l’un des concernés aurait également supprimé sa réaction sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? S’agit-il, comme souvent, d’une manière de couvrir le scandale sous l’épais brouillard de l’oubli ?