Lettre ouverte de Mahmoud Senadji à Abdelmadjid Tebboune

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Ancien professeur à l’École supérieure des Beaux-Arts d’Alger, Mahmoud Senadji est l’un des animateurs de « Vigilance populaire 67 ». Ce collectif est « un mouvement lancé par des citoyens non encartés qui se rassemblent chaque samedi à Strasbourg, place Kleber pour témoigner leur solidarité au peuple palestinien et pour mission principale est de dénoncer et combattre toute forme d’injustice et de racisme. Nous avons ajouté 67, vu le climat politique que traverse notre pays, afin d’inciter celles et ceux qui partagent notre combat à nous rejoindre et d’étendre ce concept à l’échelle nationale.»

Lettre ouverte à Abdelmadjid Tebboune

L’Algérie et l’esprit de Novembre nous convoquent

Monsieur Abdelmadjid Tebboune,

Je me permets de m’adresser directement à vous à travers cette lettre.
Tous deux, nous sommes les enfants de Novembre 1954. Chacun de nous le vit, le comprend et l’interprète différemment. Mais nous devons reconnaître que son esprit structure profondément l’Algérie, aussi bien dans sa dimension politique que civilisationnelle.

Soixante-quatre ans après l’indépendance, Novembre nous convoque de nouveau. Il est le tribunal de notre histoire et de notre conscience.

En tant qu’Algériens, nous devons répondre à cette convocation et nous présenter humblement devant la mémoire de notre peuple, devant ses sacrifices et ses souffrances, qui remontent à 1830.

Nous sommes tous deux des enfants de l’Algérie. Mais nos parcours nous ont conduits sur deux chemins profondément différents.

Vous êtes issu de ce que les Algériens désignent sous le nom de Système, dont vous êtes aujourd’hui la principale figure politique, aussi bien sur le plan national qu’international.

Quant à moi, c’est sur le chemin de l’exil, dans mon engagement contre ce même Système, que je suis parvenu à une conclusion douloureuse : en Algérie, nous avons encore, hélas, deux Algérie, comme à l’époque coloniale.

À l’Algérie des colons s’est substituée l’Algérie des généraux ( le Système), et à l’Algérie des indigènes, l’Algérie du peuple.

Chacun de nous appartient, par son parcours, à l’une de ces deux Algérie.

Et c’est précisément là que Novembre, du haut de sa magistrature historique et morale, nous interpelle avec force :
« Qu’avez-vous fait de votre indépendance ? »

Nous devons reconnaître, Monsieur Abdelmadjid Tebboune, que nous avons failli.

Plus encore : nous avons trahi l’esprit de Novembre.

En 1962, la pauvreté était la condition natale d’une grande partie du peuple algérien. Pourtant, malgré les privations et les souffrances, la bonté, le respect, la modestie, l’entraide et la générosité constituaient les valeurs profondes de notre société.

Depuis l’indépendance, la culture militaire s’est progressivement imposée au cœur du pouvoir. Son autoritarisme, ses pratiques et sa vision de l’État ont fini, par défigurer l’Algérie et l’Algérien.

La lutte contre ce Système n’est pas née en 2019.

Le Hirak en représente la synthèse et l’apogée, car il a profondément ébranlé les fondements du Système installé depuis 1962.


Massif, pacifique et unitaire car sans couleur politique, il a rassemblé toutes les catégories sociales et toutes les générations. Il a permis aux Algériens de se retrouver autour d’une même aspiration : reprendre possession de leur souveraineté, de leur Etat et de ses institutions.

Il a également remis au cœur du débat politique l’été 1962, moment où, selon notre lecture de l’histoire, l’Armée des frontières marcha sur Alger, non comme une armée de libération, mais comme une armée de conquête et de pouvoir, écartant le peuple de l’exercice de sa souveraineté.

En renouant avec l’esprit de Novembre, le Hirak a revendiqué, une nouvelle fois, l’indépendance.

Mais cette fois-ci, l’indépendance de l’Algérien.

Sur le plan symbolique, le Hirak possède une portée comparable à celle de Novembre 1954. Il s’inscrit dans sa logique libératrice et entend parachever son message : mettre fin à cette dualité politique, à cette situation tragique et mortifère qui paralyse l’Algérie.

D’un côté, le Système.

De l’autre, le peuple.

Cette fracture couvait depuis 1962. Le Hirak l’a rendue manifeste.

Depuis 2019, les menaces, intimidations et incarcérations des milliers de militants et d’opposants ont accentué cette fracture. La lutte entre les clans est devenue féroce et continue d’alimenter une profonde inquiétude sur l’avenir du pays.

Vous êtes, Monsieur Tebboune, le produit de cette histoire politique et de ces rapports de pouvoir.

Or, le peuple ne réclame pas un changement clanique.

Il réclame un changement du Système.

Vous ne manquez certainement pas de discernement pour comprendre que, dans cette situation des luttes au sommet du pouvoir, vous-même et l’Algérie êtes assis sur un volcan.

Ne croyez pas qu’en créant un haut comité scientifique de la diaspora, vous pourrez redonner vie au Système. Un tel organisme n’est à nos yeux, qu’une représentation du Système, plutôt qu’une expression véritablement indépendante de ses compétences.

Nous vivons à l’étranger et nous connaissons l’importance de la recherche scientifique, de la liberté académique et de leur contribution à la souveraineté effective des peuples.

Mais sachez, Monsieur Tebboune, qu’un régime rentier et autoritaire ne peut faire de la science son cheval de bataille tant qu’il refuse d’en reconnaître le fondement essentiel : la liberté de penser.

Le Système que vous représentez ne donne place qu’aux courtisans, aux applaudisseurs et aux serviteurs au détriment des esprits indépendants.

Un pouvoir qui redoute et combat la pensée libre ne peut prétendre faire de la connaissance le moteur de sa souveraineté.

Monsieur Tebboune,

Si je m’adresse aujourd’hui à vous, c’est parce que nous traversons un moment d’une exceptionnelle gravité historique.

Les bouleversements qui secouent le monde n’épargneront certainement pas l’Algérie.

Dans une telle conjoncture, il est urgent de consolider le front intérieur, de restaurer la confiance nationale et de cesser d’opposer les deux Algérie l’une à l’autre.

Le fondateur du Système que vous représentez était un militaire. Mais, il fut aussi un imposteur politique, venu de nulle part, un homme machiavélique dont l’ambition première était la conquête et la conservation du pouvoir.

L’État qu’il prétendait construire, vous êtes aujourd’hui particulièrement bien placé pour en mesurer l’héritage : un État prédateur et liberticide dont les institutions sont aux mains des clans.

N’essayez pas de vous convaincre qu’il fut le grand homme providentiel de l’Algérie, dont il faudrait aujourd’hui revivre le prestige et que vous seriez appelé à accomplir cette mission.

Avant vous, l’un de ses disciples avait déjà cru jouer ce rôle. Il pensait que l’Algérie était devenue orpheline depuis la disparition du Colonel et avait fini par réduire l’Algérie à sa propre personne et à son clan familial et partir dans le déshonneur.

Mais l’Algérie n’est l’orpheline de personne.

Par le sang de ses martyrs, par la grandeur de son histoire et par l’esprit de résistance qu’elle a transmis à ses enfants, elle demeure plus grande, plus humaine et plus juste que l’ensemble du personnel politique qui s’est succédé au pouvoir depuis 1962.

Ne portez pas un costume qui n’est pas le vôtre.

La sagesse de Novembre doit être notre conseillère.

Il s’agit aujourd’hui, Monsieur Tebboune, et vous savez que l’heure est grave, de sauver l’Algérie et les Algériens.

Il ne s’agit nullement de sauver le Système.

Le Hirak a signé la fin logique de ce Système.

Sa légitimité est désormais profondément contestée sur trois plans.

Sur le plan historique, d’abord : l’Armée des frontières, à l’été 1962, n’est pas entrée dans la capitale comme une armée de libération, mais comme une armée de conquête et de pouvoir. Elle s’est emparée des institutions de l’État naissant, au détriment de la souveraineté populaire.

Sur le plan politique, ensuite : le suffrage universel a trop souvent été réduit à une façade destinée à donner au Système la légalité d’opprimer et de voler l’Algérie.

Sur le plan moral, enfin : corrompue et corruptrice, la culture militaire imposée à la société a profondément dénaturé l’Algérien. Elle est une contre-culture. Elle a installé des pratiques de domination qui constituent l’antithèse de la culture de libération et de l’esprit de Novembre.

Les luttes des clans qui traversent ce Système ont désormais des répercussions qui dépassent les frontières nationales.

Que faire, Monsieur Tebboune ?

Sauver le Système de lui-même. L’imploser. Vous êtes aujourd’hui, en raison des fonctions que vous occupez, particulièrement bien placé pour engager cette rupture.

Ce Système, qu’une personnalité politique ayant tenté de le réformer à la fin des années 1980, le qualifiait « d’antinational » en septembre 2019. Vous n’êtes ni plus intelligent ni plus algérien que lui. Je vous demande simplement d’aller plus loin, d’être plus conséquent et d’avoir le courage d’assumer une véritable rupture historique.

Les grandes décisions exigent parfois davantage d’audace que de prudence.

Et le courage politique consiste précisément à accomplir ce qui est juste, même lorsque cela paraît difficile.

Or, ce qui est juste et salutaire pour l’Algérie, aujourd’hui, c’est de mettre fin à la fragilité de son front intérieur.

C’est de restituer l’État et ses institutions à leur véritable propriétaire :

Le peuple souverain.

Je sais que ce que nous vous demandons n’est pas facile.

Mais cette demande est nécessaire.

Vous pourriez être, Monsieur Tebboune — et j’emploie ici volontairement le titre de Président —, le dernier président que le Système aura imposé au peuple.

Et le premier à engager véritablement la restitution de la souveraineté populaire.

De « Tebboune Lmzaouar », le surnom contestataire de décembre 2019, à « Tebboune, le sauveur de l’Algérie », en 2027 : voilà le chemin historique que vous pourriez choisir d’emprunter.

L’histoire pourrait alors retenir votre décision comme l’un des actes les plus dignes et les plus courageux de l’Algérie post-indépendante.

Car elle permettrait de réconcilier les Algériens entre eux, avec leur État et avec leur histoire.

Écrire cette lettre n’est pas non plus sans risque pour celui qui vous l’adresse.

Mais vous savez, Monsieur Tebboune, que nos vies ne valent pas davantage que celles des femmes et des hommes qui se sont sacrifiés pour l’Algérie.

L’essentiel n’est pas de préserver à tout prix notre position ou notre existence, mais de demeurer fidèles à nos principes.

Car une vie vécue dans l’honneur laisse une trace durable dans l’histoire et dans la mémoire de nos enfants.

Si nous avons une mission commune à accomplir, Monsieur Tebboune, vous en tant que représentant du Système et moi en tant qu’observateur et militant politique, c’est bien celle-ci :

Sauver l’Algérie de ce Système.

Et vous disposez aujourd’hui des moyens institutionnels nécessaires pour en prendre l’initiative.

Nous sommes, et vous conviendrez, Monsieur Tebboune, devenu la risée du monde : toutes les personnes qui ont occupé votre fauteuil ont mal terminé leur mandat et même le fondateur du Système, plane sur sa mort, le spectre de l’assassinat.

Donc, nous sommes dans l’urgence.

Il faut assainir le champ politique et médiatique, garantir les libertés publiques, mettre fin aux pratiques répressives et cesser de surveiller, d’intimider ou de menacer les opposants, y compris ceux qui vivent au sein de la diaspora.

Il faut restaurer la confiance entre l’État et les citoyens.

Il faut rendre au peuple sa place dans les institutions et dans la décision politique.

Monsieur Tebboune,

L’Algérie est un pays. Mais elle n’est pas une patrie.

Novembre nous somme de faire de l’Algérie la patrie de tous les Algériens.

Une patrie où nul ne se sent étranger sur sa propre terre, une patrie, dans laquelle enfin, l’Algérien se sentira chez lui, avec l’envie d’y vivre, d’y rester et de se projeter.

Une patrie où la dignité de l’Algérien et la grandeur de l’Algérie constituent les fondements du projet national.

Monsieur Tebboune,

Armez-vous de l’esprit de Novembre et soyez le dernier représentant de ce Système que rejette une large partie du peuple algérien.

Vous pouvez le faire.

Vous devez avoir le courage de le faire.

Faites du 5 juillet 2027 une date de réconciliation nationale et de renaissance citoyenne.

Permettez aux Algériens, descendants de ceux qui ont célébré l’indépendance en 1962, de retrouver la joie et l’ivresse de leurs parents en ce 5 juillet historique.

Mais cette fois-ci, avec la certitude que l’indépendance ne se limite plus à celle du territoire.

Qu’elle signifie également la liberté du citoyen, la souveraineté du peuple et la dignité de chaque Algérien.

L’indépendance de l’Algérie doit enfin devenir l’indépendance de l’Algérien.

Voilà la plus grande tâche que vous avez à accomplir.

Plus qu’une tâche : l’œuvre d’une vie.

Et si vous engagez sincèrement cette rupture, nous serons là pour accompagner cette œuvre de refondation nationale.

L’Algérie et l’esprit de Novembre l’exigent.

Nous, Monsieur Tebboune, ne sommes que leurs serviteurs.

Mais quel honneur, et quelle gloire, de servir ces deux maîtres :

L’Algérie et Novembre !

Que vivent le peuple algérien et l’Algérie !

Mahmoud Senadji (Algérie du Peuple)

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