Ceuta et Melilla : la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc réclame une enquête indépendante

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La tragédie migratoire aux abords de Ceuta et Melilla continue de susciter des interrogations sur les responsabilités marocaines et européennes. Dans un communiqué, la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc (CEDHM) dénonce une situation qui aurait coûté la vie à plus de 120 personnes, selon les chiffres cités dans le document, et appelle à faire toute la lumière sur les circonstances de cette migration massive. L’organisation met notamment en cause les politiques migratoires européennes, mais aussi les choix économiques, sociaux et sécuritaires des autorités marocaines.

Voici l’intégralité du communiqué de la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc :

La tragédie de Ceuta et Melilla : une tragédie et de lourdes

responsabilités

Lorsque des dizaines de milliers de citoyens marocains, majoritairement des jeunes, se jettent à
la mer et risquent leur vie dans l’espoir d’atteindre les côtes européennes en quête d’une vie
meilleure, cela constitue une tragédie humaine sans précédent.


Selon les chiffres publiés par les autorités espagnoles, cette tragédie a fait plus de 120 morts,
ainsi que des centaines de blessés et de personnes souffrant de lésions corporelles ; un bilan qui
risque de s’alourdir.


Quelles que soient les circonstances de cette migration massive, quels que soient les acteurs ou
groupes à l’origine de cette migration et leurs motivations, l’ampleur de la tragédie exige un
examen critique des responsabilités politiques et humanitaires, tant au niveau européen que
marocain.


Premièrement : La responsabilité des politiques européennes


La tragédie de Ceuta et Melilla est indissociable du caractère inégal et injuste des relations entre
les pays du Nord et du Sud, et des profonds déséquilibres économiques et sociaux que ces
relations ont engendrés. Cette situation résulte également de politiques européennes
inhumaines en matière d’immigration, qui ont instrumentalisé les immigrés à des fins politiques
par la droite européenne pour accroître son influence et masquer les véritables causes de la crise
sociale qui frappe les classes populaires en Europe. La montée des mouvements racistes et
d’extrême droite a exacerbé les difficultés matérielles et psychologiques rencontrées par les

immigrés, au moment même où les économies européennes ont un besoin croissant de main-
d’œuvre qualifiée et d’immigrés dans divers secteurs. Pour tenter de résoudre ce paradoxe, les

États membres de l’UE délèguent la surveillance de leurs frontières extérieures à leurs voisins, les
transformant de facto en forces de sécurité chargées de faire appliquer la loi et de réprimer par
procuration, en échange d’aide et de compensations financières. La gestion de l’immigration ne
saurait se fonder uniquement sur une approche sécuritaire, ni sur la transformation des pays du
Sud en gardiens des frontières de l’Europe. Elle doit impérativement reposer sur le respect des
droits humains, s’attaquer aux causes économiques et sociales profondes des migrations et
établir des voies de circulation et de migration légales et sûres.


Deuxièmement : La responsabilité des autorités marocaines


Dans la tragédie de Ceuta et Melilla, les autorités marocaines portent une responsabilité,
principalement à trois niveaux :

1. C’est une tragédie qui révèle l’échec du modèle économique et social. Le fait que des dizaines
de milliers de citoyens marocains aient risqué leur vie pour quitter leur patrie n’est pas un simple phénomène migratoire qui se réduise à un désir individuel de voyager. C’est avant tout un indicateur très inquiétant de la profondeur de la crise sociale et de l’incapacité des politiques publiques à offrir les conditions d’une vie digne à de larges pans de la population, notamment les jeunes. Lorsque la mer, malgré ses dangers, devient un horizon plus attrayant que l’avenir du pays, cela s’impose un examen approfondi des politiques économiques et sociales qui n’ont pas su garantir les droits fondamentaux des citoyens à l’éducation, à la santé, au travail, au logement et à un niveau de vie décent, et qui, au contraire, ont conduit à une concentration croissante des richesses et du pouvoir économique entre les mains d’une minorité.

2.La migration instrumentalisée. Les autorités marocaines abordent la question migratoire sous
un angle étroit, mercantile et sécuritaire, considérant la migration non seulement comme une
source de devises étrangères, mais aussi en faisant de la situation géographique du Maroc un
atout dans les négociations avec les pays européens. Il est nécessaire d’établir une politique
indépendante et équitable dans les relations avec l’Union européenne, fondée sur le respect des
droits humains et des droits des citoyens marocains, plutôt que sur une approche purement
sécuritaire ou sur l’acceptation du rôle de « garde-frontière » européen en échange d’une
compensation financière. Par ailleurs, la protection des citoyens marocains à l’étranger et la
défense de leurs droits contre le racisme et la discrimination devraient constituer un pilier
fondamental de la politique étrangère marocaine.

3.La responsabilité de l’État en matière de protection des citoyens. La récente tragédie soulève
de sérieuses questions quant à la manière dont des dizaines de milliers de personnes – le
ministère marocain de l’Intérieur a évoqué environ 40 000 personnes, tandis que d’autres sources
font état de chiffres allant jusqu’à 60 000 – ont pu se déplacer de différentes régions du Maroc,
notamment par bus et camion, vers la région de Ceuta, sans que ces mouvements de masse
n’attirent l’attention des services de sécurité. Ceci soulève, en particulier, la question de savoir
dans quelle mesure les institutions étatiques, disposant de ressources humaines considérables
et d’équipements technologiques modernes, ont assumé leur devoir de protéger la vie des
citoyens et de prévenir une telle catastrophe. Quels que soient les responsables de cette tragédie
et quelles que soient leurs motivations politiques ou matérielles, l’État marocain a la
responsabilité de protéger la vie de ses citoyens et d’assurer leur sécurité. Il a manqué à cette
responsabilité, ce qui exige une enquête, la mise en cause des responsabilités et des poursuites
judiciaires. Ce qui rend cette tragédie encore plus amère, et qui envoie un message douloureux
quant à la valeur accordée à la vie des citoyens dans les politiques officielles, c’est le refus de
l’État de décréter, ne serait-ce que par solidarité et par simple décence humaine, une journée
nationale de deuil pour les victimes de cette catastrophe.

Nos revendications

Nous, la Coordination européenne pour les droits humains au Maroc, exprimons notre profonde
tristesse et notre entière solidarité avec les citoyens marocains qui ont risqué leur vie en mer dans
l’espoir d’une vie meilleure.


Nous présentons nos condoléances aux familles des victimes et exigeons de l’État marocain ce
qui suit :

Premièrement : Une enquête indépendante, transparente et exhaustive doit être menée
afin d’identifier les responsables de l’organisation ou de l’orchestration de cette migration
massive, de faire éclater la vérité sur les événements et de déterminer les responsabilités
des différentes agences et institutions concernées, notamment les raisons de leur
inaction face à cette tragédie. Les résultats de cette enquête doivent être rendus publics.
Deuxièmement : Les politiques économiques, sociales et politiques qui n’ont pas permis
de garantir des conditions de vie décentes aux citoyens dans leur propre pays doivent être
réexaminées. Un véritable débat public sur les alternatives de développement doit être
engagé et la responsabilité politique des politiques ayant conduit à cette situation doit
être établie.


Troisièmement : Établir une politique d’immigration fondée sur le respect des droits
humains, refuser de réduire le Maroc à un simple instrument de sécurité pour la
protection des frontières européennes et nouer une relation d’égal à égal avec l’Union
européenne, plaçant le respect des droits humains et des droits des migrants et des
citoyens marocains au cœur de toute coopération en matière de migration.


Quatrièmement : Défendre efficacement les membres de la communauté marocaine en
Europe contre le racisme, la discrimination et les discours de haine, et s’opposer aux
politiques européennes qui instrumentalisent les migrants à des fins de compétition
politique interne et de montée de l’extrême droite. La mort de Abderrahim Fakir à
BOLOGNE en Italie vient nous rappeler la nécessité de nous mobiliser pour défendre les
droits des immigrés.


Cinquièmement : Instaurer une véritable démocratie permettant aux citoyens et à leurs
organisations civiles, syndicales et politiques de participer pleinement à l’élaboration des
politiques publiques et à la réévaluation des choix économiques et sociaux qui se sont
révélés inefficaces. Dans ce contexte, nous réitérons notre demande d’une amnistie
générale et complète pour tous les prisonniers politiques et d’opinion, de la fin des
poursuites liées à la liberté d’expression et de la fin de l’exil et de la persécution des
dissidents en raison de leurs positions et opinions.


La tragédie de Ceuta n’est pas un simple incident tragique lié à la migration ; c’est un
avertissement social, politique et humanitaire d’une gravité extrême. Lorsque la mer devient un
choix plus abordable que sa propre patrie, c’est le signe évident d’une crise au sein d’un État,
d’une société et de politiques qui ont perdu tout repère moral et humanitaire. Ce n’est pas le
moment de se justifier ni de se taire, mais celui d’une prise de responsabilité radicale qui place
toutes les obligations avant la vérité : la vie des citoyens n’est pas un simple chiffre dans les
calculs politiques, mais une priorité absolue qui ne souffre ni report ni compromis.

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