Une lucide analyse sur la réforme linguistique en Algérie, par Tahar Khalfoune

Retour à  Accueil 

Dans une tribune publiée par Le Matin d’Algérie, le 5 août 2026, le juriste et universitaire Tahar Khalfoune livre une analyse de la réforme linguistique engagée par les autorités algériennes. Il y décrypte les enjeux politiques, historiques et identitaires qui, selon lui, sous-tendent les récentes orientations du gouvernement en matière d’enseignement des langues.

Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de sa tribune :

« De la manipulation de la question linguistique

https://lematindalgerie.com/de-la-manipulation-de-la…

Rarement la question linguistique n’aura fait l’objet d’autant de manipulations et d’improvisation qu’en Algérie. En effet, la réforme de l’école annoncée par le ministre de l’Éducation le 25 juillet dernier substitue l’anglais au français comme langue étrangère unique dès la troisième année du primaire, à compter de la rentrée de septembre pro-chain, alors qu’il n’y avait été introduit qu’en 2022, aux côtés du français.

Les dirigeants algériens renouent ainsi, d’un côté, avec la manipulation de la question linguistique, dressant les langues les unes contre les autres et, de l’autre, avec le brico-lage éducatif. L’arabe, le français, le tamazight et l’anglais ne sont pas des langues concurrentes, mais complémentaires. Leur coexistence constitue une richesse et un atout majeur pour le développement économique, scientifique, culturel de l’Algérie.

Les partisans de l’anglais érigent volontiers cette langue en condition du développe-ment. Ils oublient pourtant que le développement dépend avant tout de plusieurs fac-teurs : institutionnels, économiques, éducatifs et technologiques. L’expérience de nombreux pays africains ayant adopté l’anglais comme langue officielle depuis plu-sieurs décennies tels que le Nigeria, le Kenya, l’Ouganda, le Ghana, le Zimbabwe, la Sierra Leone, le Lesotho ou encore le Botswana, montre que ce choix linguistique, à lui seul, ne saurait constituer un remède au sous-développement.

De même, aborder la question linguistique à travers le seul prisme de la colonisation française relève d’une lecture réductrice et erronée, qui occulte les réalités historiques, culturelles, économiques et géopolitiques auxquelles l’Algérie est aujourd’hui confron-tée. L’humanité n’a par ailleurs pas de leçons à se donner en matière d’esclavage, de traite négrière ou de colonisation. Quasiment tous les peuples y ont pris part, y compris les empires musulmans, dont la traite orientale, souvent passée sous silence, fit plus de dix millions de victimes et s’étala sur treize siècles.

Les langues sont innocentes ; elles ne sont responsables ni des colonisations, ni des crimes coloniaux, ni de la traite des êtres humains. Ces crimes sont le fait des hommes, non des langues qu’ils parlent. Bien au contraire, les langues tissent des liens entre les cultures ; jamais elles ne dressent de frontières entre les peuples.

La manipulation, le bricolage et la précipitation sont des pratiques anciennes du régime, sans cesse renouvelées, qui ont plongé l’école algérienne dans des difficultés multiples et favorisé un enseignement au rabais au point que le président Boudiaf quali-fiait déjà l’école de « sinistrée ».

À l’instar des précédentes réformes de l’école, celle présentée par le ministre de l’Éducation en juillet dernier ne procède ni d’un état des lieux objectif, ni d’une consulta-tion préalable des enseignants et des pédagogues. Ces deux démarches auraient sans doute permis de soustraire l’école à l’idéologie pour l’asseoir sur des principes pédago-giques et scientifiques.

Les mesures rendues publiques telles que la suppression du français au profit de l’anglais dès la troisième année primaire, la révision des manuels d’histoire et d’éducation civique…, sont présentées comme des choix techniques, alors même qu’aucun bilan documenté des réformes précédentes, n’est rendu public pour en justi-fier l’orientation. Qui plus est, ces choix trahissent moins un souci pédagogique qu’une volonté de reléguer une langue au profit d’une autre.

Quant à tamazight (berbère), il n’est pas logé à meilleure enseigne. Bien qu’il soit la langue maternelle de millions d’Algériens, son enseignement est facultatif, tandis que celui de l’anglais, pourtant langue étrangère, est obligatoire au même titre que le français. Il n’est dispensé en outre qu’à partir de la quatrième année primaire, et unique-ment dans les établissements où cette matière est proposée, principalement dans cer-taines wilayas berbérophones (Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira et les Aurès), avec, de surcroît, un volume horaire de trois heures hebdomadaires, selon la décision ministérielle du 27 juillet 2026. Décidément, malgré son statut de langue nationale et officielle, le tama-zight n’est pas encore prophète en son pays, tant son enseignement demeure peu déve-loppé.

Plus généralement, le système éducatif, confié très tôt aux héritiers de l’Association des ‘uléma, et son arabisation précoce échappent à toute évaluation critique, parce qu’il s’agit bien là d’un choix stratégique indiscutable, de long terme, même si sa mise en œuvre est progressive, alors même que leur échec fait, depuis longtemps, l’objet d’un constat largement partagé.

La difficulté d’une vraie réforme du système éducatif tient principalement au fait que la langue et la religion, l’arabe et l’islam en l’occurrence, sont de si puissants marqueurs identitaires que ce choix officiel en devient difficilement contestable : le remettre en cause revient à porter atteinte à l’identité algérienne elle-même, et toute critique est donc vécue comme telle.

Dans les années 1930 et 1940, Amar Imache, membre fondateur de l’Étoile nord-africaine (ENA) en 1926, ainsi que des militants rédacteurs de la brochure L’Algérie libre vivra, publiée en 1949 sous le pseudonyme collectif « Idir El Watani » (Sadek Hadjerès, Mabrouk Belhocine, Yahia Hennine), tentèrent de donner à la nation algérienne une identité plurielle et sécularisée. Ces tentatives furent combattues par les tenants d’une conception arabo-islamique du nationalisme, alors dominante au sein de la direction de l’ENA et du PPA-MTLD.

Ce choix autoritaire procède du projet d’homogénéisation porté par le jeune État dès sa naissance, voire depuis le mouvement national, projet qui ne repose que sur la norme sacro-culturelle arabo-islamique. Dès lors, la volonté politique de marginaliser, voire de faire disparaître à terme le pluralisme linguistique, culturel et cultuel, est opéré très tôt, dès 1962, en actionnant des leviers aussi puissants et structurants que l’école, l’islam ‘ulémiste, l’administration… Ainsi l’Algérie s’est-elle vidée, au fil des décennies, de ses minorités confessionnelles (chrétienne et juive), non sans marginaliser durablement le Tamazight (berbère), avant de reléguer, plus progressivement, le français au second plan.

Parmi les objectifs assignés à l’arabisation, qui rime souvent avec arabisme dissimu-lant en réalité une visée idéologique, et non un simple choix pédagogique neutre, figure au premier rang le contrôle social des populations. En effet, c’est en Algérie plus qu’ailleurs que l’arabisme, en tant qu’idéologie de domination, s’est imposé dans toute sa puissance, érigé très tôt en instrument de lutte contre l’expression de la pluralité lin-guistique et culturelle.

Objectif que l’arabisation des sciences sociales à partir des années 1980 a poussé plus loin encore, en cherchant à se débarrasser de la pensée critique et à favoriser la diffu-sion d’un islam salafiste, au détriment de l’islam algérien et, plus largement, nord-africain, soufi (doctrine mystique) et confrérique. D’autant que parler d’islam au singu-lier relève de l’abstraction, voire du leurre.

Ce que Paul Éluard énonçait en poète, « rien n’est simple ni singulier », vaut tout autant pour le chercheur en sciences sociales. Toute réalité vivante, dès lors qu’on l’observe de près, se dérobe à l’unité qu’on voudrait lui prêter. L’islam n’échappe pas à cette loi. Le chercheur, l’observateur, et les études en islamologie elles-mêmes doivent se résoudre à prendre le parti de la pluralité. Il n’y a, en fait, que des islams (sunnite, shi’ite, soufi, ibadite, bahaï, ahmadi, druze, alaouite…) et des islamismes, au pluriel.

Quand bien même il n’est pas exempt de toute objection, l’islam soufi maghrébin s’est profondément enraciné dans les réalités locales grâce à l’action, durant plusieurs siècles, des différentes tariqa (confréries), telles que la Qadiriyya, la Rahmaniyya, la Tidjaniya, la Qacimiya, la ‘Alawiyya, la Cheykhiya, la Chadhouliya ou encore la Senous-siya, cette dernière ayant notamment donné naissance à la monarchie libyenne. Les confréries sont si nombreuses qu’on a pu résumer cette profusion par un dicton maghrébin bien connu : « Si l’Orient est la terre des Prophètes, le Maghreb est la patrie des hommes pieux et des saints », i3assassen ou sidis, selon les appellations locales.

Aussi l’arabisation est-elle indissociable du projet panarabiste auquel adhère, dès 1962, une large partie de la direction du jeune État, au premier rang de laquelle Ben Bel-la, fortement influencé par le nationalisme arabe nassérien, qui projetait d’unifier la grande nation arabe, de l’Atlantique au Golfe persique, notamment par la langue arabe classique ou littéraire. Or ni l’unité linguistique ni l’unité religieuse ne suffisent à faire nation.

Nommé au début de l’année 1960 à la direction de l’information du ministère des Af-faires extérieures du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Caire, l’historien Mohammed Harbi avait souhaité que les émissions de radio diffusées sur la chaîne égyptienne Sawt al-‘Arab (la Voix des Arabes), destinées à informer et à sensibiliser l’opinion algérienne et, plus largement, arabe, sur la cause algérienne, soient présentées en arabe algérien, c’est-à-dire en arabe dialectal.

Après la troisième émission, les responsables égyptiens, précisa-t-il, s’y étaient oppo-sés. Pour ces derniers, présenter cette émission en arabe classique est plus à même de favoriser l’unité arabe, alors même que les Égyptiens, fait remarquer l’historien, s’expri-ment et travaillent au quotidien, y compris dans les médias et les universités, en dialecte égyptien. Cette approche visant à construire la « nation arabe » par la langue n’est pas sans rappeler le pangermanisme du XIXe siècle, qui se voulait intégrateur de tous les peuples (Allemands, Autrichiens, Néerlandais, Flamands, Scandinaves, Alsaciens, Suisses alémaniques…) qui parlaient allemand.

En fait, l’objectif d’unification par la langue n’a été atteint ni par le pangermanisme ni par le panarabisme. En effet, l’échec du premier comme du second est patent. Repo-sant, culturellement, sur le projet d’une unité par la langue arabe classique, ce projet se heurtait à une réalité tenace : l’arabe classique n’est parlée par personne au quotidien ; chaque État, chaque région vivant avec ses propres dialectes. Le projet unitaire butait ainsi sur une pluralité sociologique de fond que le nationalisme arabe cherchait à nier, voire à effacer, plutôt qu’à intégrer.

La langue ne crée pas la nation, elle la consolide. L’exemple de la nation française en est l’illustration. Depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la con-ception française de la nation ne se fonde ni sur l’origine ethnique, ni sur l’appartenance religieuse, ni même sur la communauté linguistique.

Dans le rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, présenté par l’abbé Grégoire le 4 juin 1794 devant la Con-vention nationale, celui-ci estimait à trois millions le nombre de Français parlant « pu-rement » la langue française sur une population d’environ 27 millions d’habitants, soit un peu plus d’un dixième, et l’on ne parlait exclusivement français que dans une quin-zaine de départements sur 83. La nation française est indissociable du projet politique de la Révolution de 1789, dont la citoyenneté est l’un des principes fondateurs.

Sur le plan politique, l’union entre l’Égypte et la Syrie au sein de l’éphémère République arabe unie (RAU : 1958-1961) a volé en éclats après trois ans à peine. En raison de l’hégémonie politique égyptienne, la Syrie s’est très vite trouvée en position de subal-terne. Nasser était le président de la RAU, dont Le Caire était la capitale. Son organisa-tion politique reposait sur le parti unique, entraînant la dissolution immédiate des partis politiques syriens, tandis que les postes stratégiques de l’administration étaient large-ment attribués à des responsables égyptiens. Le mode de gouvernement de Nasser, très centralisateur et personnel, laissait peu de place à une véritable structure fédérale ou à un réel un partage du pouvoir.

Deux ministres et hauts dirigeants du parti Ba’th syrien, Akram Al-hourani et Salah Ed-dine Al-bitar, avaient signé le 2 octobre 1961 un communiqué commun imputant l’échec de l’union « à la pratique individualiste, dictatoriale et trop égypto-centrée d’un raïs Abdel-nasser » (Pierre-Robert Baduel). Finalement cette union éphémère s’apparente davantage à une annexion qu’à une fédération de deux États égaux.

Dans le même sens, la défaite cinglante de la guerre des Six Jours contre Israël, en 1967, brise d’autant plus le mythe de la puissance de la grande nation arabe et de son leader charismatique qu’Israël occupe, à l’issue du conflit, le Sinaï, Gaza, le Golan et la Cisjor-danie. Sur le plan symbolique, c’est l’effondrement du récit nassérien d’une grande na-tion arabe capable de s’unir pour vaincre ses ennemis.

Cela étant dit, le pouvoir algérien, sans être idéologiquement homogène, est dominé très tôt par des courants arabo-islamistes, encouragés notamment à partir de 2019 par le général Gaïd Salah, et ce jusqu’à sa disparition en décembre de la même année, puis relayés par ses héritiers militaires et politiques. Pour ces courants de pensée, dont les racines remontent au mouvement national, la présence de la langue française après l’indépendance est problématique : elle est perçue comme la survivance d’un passé co-lonial appelé à disparaître à terme.

Le courant arabo-nationaliste, empreint de relents islamistes, incarné aujourd’hui par le mouvement dit de la « Badissia-Novembria », est persuadé que la généralisation de la langue arabe parachève la souveraineté culturelle, tandis que l’extinction de la langue française représente l’ultime étape de la décolonisation.

S’il est vrai que la présence de la langue française est indissociable de la période coloniale, la Déclaration du 1er novembre 1954 fut rédigée en français et que l’historien Gil-bert Meynier a rappelé à plusieurs reprises que plus de 80 % des textes du FLN étaient également écrits dans cette langue, son maintien après l’indépendance relève, en re-vanche, d’une tout autre réalité : il est avant tout le produit de l’école algérienne.

La scolarisation sous la colonisation était en effet très faible jusqu’en 1958, avec un taux d’à peine 15 % en 1954. L’élite francophone est surtout formée par l’école algé-rienne postindépendance, qui a diffusé largement la langue française dans la société. Malgré son déclin, elle reste la langue de travail de milliers d’enseignants, d’étudiants, de chercheurs, d’ingénieurs, de juristes, de médecins, d’entrepreneurs…

La maîtrise et l’usage du français dans les différents secteurs de la vie économique, scientifique, culturelle et universitaire constituent un atout majeur à plus d’un titre. Ils permettraient à l’Algérie de consolider ses liens avec l’ensemble de l’espace franco-phone et de s’affirmer comme l’interface naturelle entre l’Europe et l’Afrique subsaha-rienne francophone. Ils favoriseraient également le renforcement des liens avec sa dias-pora, dont les compétences, les investissements et les réseaux sont susceptibles de contribuer activement au développement économique du pays.

La promotion de la langue française faciliterait les échanges universitaires, l’accès à la production scientifique francophone, la possibilité de poursuite d’études aux ensei-gnants, aux chercheurs et aux étudiants en France, en Belgique ou au Québec…

La langue française ouvre surtout l’accès à un autre univers de pensée : celui des Lu-mières, nées en Europe au XVIIIᵉ siècle, qui ont profondément renouvelé la conception de l’homme, de la liberté, de la raison et du pouvoir, au point de transformer durable-ment le monde.

C’est précisément cette ouverture sur l’universel que le pouvoir algérien s’efforce de re-fermer progressivement, au profit d’une conception arabo-islamique de l’identité natio-nale, dont la promotion s’opère au détriment des intérêts économiques, scientifiques, culturels et stratégiques de l’Algérie.

Références :

– Mohammed Harbi, Mémoires filmés : ministère des Affaires extérieures, entretien n° 9 mis en ligne en 2021. La série des 23 entretiens des Mémoires filmés de Mo-hammed Harbi a été réalisée par Bernard Richard et Robi Morder.

– Pierre-Robert Baduel, « Irakisme, arabisme, islamisme ou d’un nationalisme sans nation et de ses effets pervers », Revue du monde musulman et de la Médi-terranée, 1991, n° 62, p. 60.

– Lahouari Addi, le nationalisme arabe radical et l’islam politique, Éditions Bar-zakh, 2017, p. 51.

– Tahar Khalfoune, États-nations contre minorités, Editions En Toutes Lettres, 2023

– Henri Grégoire, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, 19 pages. »

Soutenez notre combat

Chaque don compte pour nos combats juridiques.
➔ Je soutiens l’association