Réaction au discours du chef de l’Etat algérien, Tebboune : Saïd Salhi, ancien vice-président de la LADDH, dénonce l’écart entre discours et réalité

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Dans une réaction au discours du chef de l’État algérien Abdelmadjid Tebboune prononcé à Berlin, Saïd Salhi, ancien vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), revient sur les annonces d’ouverture envers les opposants et alerte sur le décalage entre les déclarations officielles et la situation des droits humains, des libertés publiques et de l’expression critique en Algérie.

« Que faudra-t-il pour que les opposants rentrent au pays ?

Tebboune à Berlin : « Bienvenue aux opposants en Algérie »

Lors de son intervention devant la communauté algérienne en Allemagne, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que les opposants étaient les bienvenus en Algérie, que la critique était légitime et que la liberté d’expression était garantie pour tous les Algériens… à condition, toutefois, qu’elle soit « conforme aux traditions du pays ».

C’est précisément cette dernière « conditionnalité » qui a retenu toute mon attention.

De quelles traditions parle-t-on exactement ? S’agit-il des traditions de la société algérienne, riche de sa diversité, de son pluralisme et de son histoire de résistance ? Ou bien des traditions du régime politique hégémonique et uniciste qui, depuis des décennies, entretient un rapport ambigu, voire conflictuel, avec la critique et l’opposition ?

Au terme de cette réflexion, une conclusion s’est imposée à moi : je pense que le président Tebboune faisait surtout référence aux traditions du régime algérien, un régime qui a constamment relégué la critique au second plan et dont le seuil de tolérance envers la dissidence est proche de zéro, au point de vider la liberté d’expression de sa substance.

Il en va de même pour l’opposition politique. Dans la conception officielle, l’opposition n’est acceptable que lorsqu’elle demeure strictement encadrée par les institutions contrôlées par le pouvoir. Cette idée, maintes fois répétée depuis des décennies par les responsables politiques, consiste à dire que celui qui souhaite critiquer le pouvoir ou s’y opposer doit le faire exclusivement à travers ces mêmes institutions ; les partis agréés, le Parlement ou les élections.

Mais cette vision soulève une question fondamentale : que valent ces institutions lorsqu’une grande partie des citoyens ne les perçoit plus comme de véritables espaces de représentation et de débat ? Lorsqu’elles apparaissent davantage comme une vitrine destinée à donner les apparences de la démocratie que comme des lieux où s’exerce réellement la critique, le libre débat, la compétition politique … ?

Le régime algérien semble s’être durablement installé dans une démocratie de procédure, où les mécanismes institutionnels existent formellement, mais dont l’effectivité demeure largement contestée, comme d’ailleurs les mécanismes de protection des libertés et des droits humains, Les élections se succèdent, les assemblées siègent, les partis existent sur le papier, mais le citoyen ordinaire peine à croire que ces mécanismes puissent réellement produire une alternance, influencer les décisions publiques ou garantir le pluralisme politique, beaucoup n’y voient plus qu’un jeu de miroirs, où les formes démocratiques subsistent tandis que leur contenu s’efface progressivement, le taux de participation aux dernières législatives est édifiant.

Les partis politiques, les organisations de la société civile et les médias qui dérogent à la règle sont tout simplement gelés ou dissous. La liste est longue : le MDS, le PST, RAJ, la LADDH, SOS Disparus, Radio M…

Des centaines d’activistes sont emprisonnés et poursuivis pour des faits qualifiés de terrorisme en vertu de l’article 87 bis, simplement pour avoir exprimé une opinion sur les réseaux sociaux. Certains se sont même retrouvés en prison pour avoir simplement mis un « 👍 » sur une publication Facebook.

Moi-même, défenseur des droits humains et activiste de la société civile, qui ne me suis jamais considéré comme un opposant politique, j’ai été condamné par contumace à deux ans de prison ferme pour « atteinte aux intérêts supérieurs du pays », à la suite d’une publication sur Facebook dans laquelle j’avais notamment qualifié le régime de dictature. Mon organisation, la LADDH, a été dissoute, ses bureaux ont été mis sous scellés et ses membres, lorsqu’ils ne sont pas emprisonnés, sont constamment persécutés, interdits de sortie du territoire national ou contraints à l’exil, avec l’interdiction de rentrer au pays.

Je pourrais citer bien d’autres exemples, dont le plus récent est celui de Mme Nacera Dutour, présidente de l’association SOS Disparus. Non seulement son association a été dissoute et ses bureaux à Alger fermés, mais elle-même est interdite de rentrer dans son propre pays.

Cette contradiction n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le président Tebboune avait déjà affirmé qu’il n’existait pas de détenus d’opinion en Algérie, soutenant que les militants, journalistes, défenseurs des droits humains et activistes emprisonnés étaient poursuivis uniquement pour des affaires de droit commun. Une affirmation qui contraste avec les nombreuses préoccupations exprimées par des organisations nationales et internationales de défense des droits humains.

Au-delà de ces considérations, une série de questions essentielles demeure.

Peut-il réellement exister une critique sans une véritable liberté d’expression ?

Peut-il y avoir une liberté d’expression sans une presse indépendante, sans des médias libres et sans des journalistes protégés dans l’exercice de leur métier ?

Peut-il exister une opposition politique sans les libertés démocratiques indispensables : la liberté d’association, d’organisation, d’action politique et syndicale, la liberté de réunion et le droit de manifester pacifiquement ?

Enfin, la question la plus fondamentale est sans doute celle-ci : peut-il y avoir des opposants sans une opposition authentique, libre et reconnue comme une composante normale de toute démocratie ?

Alors, que faudrait-il pour que les opposants rentrent au pays ? Plus largement, que faudrait-il pour que l’opposition puisse réellement faire son travail et soit reconnue comme un acteur légitime de la vie politique ? Que faudrait-il pour que les militants courageux qui continuent d’agir sur le terrain se sentent enfin à l’abri de l’arbitraire ?

Il faudrait avant tout une véritable volonté politique. Il faudrait décriminaliser l’action politique et civique en abrogeant l’ensemble des lois liberticides, en particulier l’article 87 bis, qui pèse comme une épée de Damoclès sur tous les militants et toutes les militantes.

Il faudrait également libérer l’ensemble des détenus d’opinion et des journalistes, mettre fin à la répression et arrêter la machine de l’arbitraire.

Il faudrait enfin rouvrir les champs politique, civique, médiatique, syndical, culturel et académique.

Ce sont là des gestes concrets, susceptibles de restaurer la sérénité et la confiance dans le pays, mais aussi d’instaurer de véritables espaces de médiation, de dialogue et de concertation, dans l’intérêt supérieur de l’Algérie.

J’espère que cette critique ne sera pas, une fois de plus, considérée comme une offense au président.

Le véritable test commence précisément là. »

Source : Said Salhi.

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