Journaliste, écrivain et acteur de la vie publique algérienne, Abdelaziz Ghermoul relance un débat rarement posé de manière aussi directe : que fait réellement l’Algérie des millions de diplômés qu’elle a formés depuis l’indépendance ?
Plus de six millions d’Algériens sont aujourd’hui passés par l’université. Derrière ce chiffre se cachent des sacrifices immenses. Des familles ont consacré une grande partie de leurs revenus à l’éducation de leurs enfants. Certains parents se sont privés pour leur permettre de poursuivre leurs études. L’État lui-même a investi des ressources considérables dans l’enseignement supérieur, la recherche et la formation, y compris à l’étranger.
Pourtant, malgré cette accumulation impressionnante de savoirs, de compétences et de qualifications, une question dérangeante demeure : où sont les résultats ?
Comment expliquer qu’un pays disposant d’un tel capital humain peine encore à réaliser le bond économique, scientifique, culturel et politique attendu depuis des décennies ? Pourquoi tant de connaissances accumulées produisent-elles si peu d’impact sur la réalité quotidienne du pays ?
Les universités ont formé des générations de médecins, d’enseignants, d’ingénieurs, d’avocats, de cadres et d’experts. Beaucoup accomplissent leur travail avec sérieux et compétence. Mais cela suffit-il ?
Soigner des patients, enseigner à des étudiants, plaider devant les tribunaux ou gérer une administration relève souvent de l’accomplissement normal d’une fonction. Ces missions sont essentielles, mais elles ne répondent pas à une autre question : qui porte aujourd’hui le projet collectif capable de sortir le pays de ses blocages ?
L’Algérie semble souffrir d’un paradoxe. Elle produit du savoir mais peine à le transformer en force de changement. Elle forme des diplômés mais ne parvient pas à mobiliser pleinement leurs compétences au service d’une ambition nationale commune.
Le problème ne réside pas seulement dans les institutions, dans l’économie ou dans les contraintes politiques. Il tient aussi à une culture qui valorise souvent la réussite individuelle davantage que l’engagement collectif. L’objectif devient alors d’obtenir un poste, un salaire, une stabilité ou une retraite, plutôt que de participer à la transformation de la société.
Cette logique du « salut individuel » finit par enfermer le savoir dans des parcours personnels. Chacun cherche à résoudre ses propres difficultés tandis que les problèmes collectifs continuent de s’aggraver. La corruption, l’inefficacité, le gaspillage du temps et des ressources ou encore le sentiment d’impuissance deviennent alors des réalités auxquelles beaucoup s’habituent sans plus chercher à les combattre.
Une société ne progresse pourtant pas grâce à ses diplômes seulement. Elle avance lorsque ceux qui possèdent les connaissances, l’expertise et les compétences acceptent également d’assumer une responsabilité envers le reste de la communauté.
La véritable question n’est donc pas de savoir combien de diplômés compte l’Algérie. La question est de savoir pourquoi une partie importante de cette richesse humaine demeure incapable de se transformer en force collective capable de défendre l’intérêt général, de dénoncer les dérives et de porter une véritable renaissance nationale.
Car un peuple qui investit massivement dans le savoir est en droit d’attendre davantage que des carrières individuelles réussies. Il est en droit d’attendre que cette connaissance contribue à combattre l’injustice, la corruption, l’humiliation et l’immobilisme, et participe à la construction d’un avenir commun.
Source : Abdelaziz Ghermoul.